L'ADOLESCENCE
Son existence prit une tournure dramatique lorsque, au début de son adolescence, ses parents se séparèrent, les enfants étant confiés à la garde du père, au grand désespoir de sa mère. Son père se remaria bientôt avec une autre femme. Celle-ci se comporta envers les enfants, et plus particulièrement envers le jeune Victor-Manuel, en véritable marâtre de conte de fée : cruelle et sans pitié, elle alla jusqu'à fouetter au sang à quelques reprises cet enfant un peu trop rebelle qui en gardera les stigmates dans sa chair.
Un jour, malgré l'interdiction de son père et de sa belle-mère, l'enfant décida de rendre visite à sa mère ; il emmena avec lui son frère cadet. Au retour, ce dernier se mit à pleurer à chaudes larmes, par peur de la râclée que leur père allait sûrement leur administrer. Victor-Manuel le serra contre lui : " Pourquoi avoir peur ? lui dit-il. Si papa nous tombe dessus et nous frappe, ça fera mal, bien sûr, et nous allons sans doute pleurer, mais après ce sera fini : tout passe ! " En arrivant à la maison, ils reçurent effectivement une bonne râclée et leur père les envoya ensuite dans leur chambre. Victor-Manuel dit alors à son jeune frère : " Tu vois, c'est déjà passé ; tout passe ! " Mais le père qui les a suivis à leur insu et a surpris ces paroles s'élance, furieux : " Ah ! comme ça, tout passe ! Eh bien ! c'est ce qu'on va voir ! " Et il les frappe de nouveau à coups redoublés. Après quoi, s'assurant cette fois que son père s'est éloigné, Victor-Manuel s'approche du lit de son jeune frère en sanglots et lui chuchote à l'oreille : " Il nous a frappés deux fois et tu vois, c'est passé : tout passe ! tout passe ! " Cette perception du caractère éphémère de toute manifestation, agréable ou désagréable, qui est au coeur de la philosophie bouddhique et du stoïcisme, était déjà bien imprégnée chez cet enfant, comme s'il la possédait de manière innée.
La situation familale devenant intenable, le jeune homme dut partir de chez lui très tôt, pour ne plus jamais y revenir. Son destin de pèlerin errant commençait déjà. Mais cette errance, Samaël Aun Weor sut la transposer dans son pays intérieur, dans son cheminement initiatique.
S'il eut une adolescence difficile, à cause du contexte familial, jamais il ne s'en plaignit. Il considérait même que cette étape avait été utile à son mûrissement intérieur.
Celui qui allait plus tard redonner à l'humanité les clefs du Royaume sentit aussi dans sa chair l'aiguillon du désir et dans son coeur l'étincelle de l'amour. Comme tous les jeunes gens de son âge, il éprouva dans son corps le bouillonnement des hormones sexuelles : vers quatorze ans il s'éprit donc de la gent féminine, courant après les jupons. Il maniait déjà habilement la parole et connaissait intuitivement les ressorts du comportement humain, ce qui lui vaudra un certain succès en amour ; il était audacieux, un peu arrogant même et il s'amusait parfois à intriguer ou effrayer gentiment les jeunes filles en leur faisant des prédictions qui se réalisaient... Mais même à travers ses conquêtes amoureuses, il ne cessait de rechercher quelque chose de " supérieur ".
En ce qui concerne l'école, on peut comprendre que l'enfant rêveur et curieux qui s'amusait à contempler les images astrales défilant sur les murs de sa chambre ait été quelque peu à l'étroit dans le cadre strict et abrutissant de l'instruction publique. En effet, cette nature ardente et précoce, ce tempérament avide et réceptif se heurtera à l'intolérable rigidité d'un système d'éducation conçu pour des intelligences moyennes et animé par des professeurs pas toujours très ouverts. Le jeune Victor-Manuel n'est pas heureux à l'école. Il étouffe et son côté rebelle émerge. Il se révoltait déjà contre la formation presque exclusivement intellectuelle que l'on dispense dans les écoles, collèges et universités et contre un enseignement qui allait à l'encontre des profondes aspirations de l'être. Il refusait de se laisser encarcaner et détruire. Il finit par être expulsé du collège qu'il fréquentait et aucune autre école ne voudra de ce " trouble-fête ".
Le futur Maître des Mystères Majeurs se heurtait déjà à la superficialité de notre époque matérialiste. Les médiocres idéaux de ses contemporains le rebutaient. Sans doute les psychologues l'auraient-ils jugé inadapté (comme si c'était un crime !). La force de caractère du jeune homme n'acceptait guère de se plier aux dictats de la vie sociale qui privilégie la soumission aveugle à l'autorité. Samaël Aun Weor se révélera plutôt du côté de Lin Tsi, le grand adepte du bouddhisme Tchan : " Si tu rencontres un Bouddha sur ton chemin, tue-le ! "1
Quand on regarde ses années d'apprentissage, on se persuade que Samaël Aun Weor aurait été d'accord avec cette sentence du poète Henri Michaud : " Ne te hâte point vers l'adaptation, garde toujours en réserve de l'inadaptation. " La psychologie et la pédagogie ont pour but, nous le savons, l'adaptation de l'individu à la société. Mais l'on est en droit de se poser la question : s'adapter à quoi ? À un monde devenu fou ? À un monde qui travaille à sa propre destruction ? Un tempérament rebelle serait donc, dans les circonstances, un indice de santé mentale ou le signe d'une quête de sens et de vérité dans un monde qui a institutionnalisé le mensonge...
Cet inadapté ne sera pas pour autant un être taciturne et asocial. Bien au contraire, affable et jovial en privé, Samaël Aun Weor est un être très équilibré ; excellent orateur, il manie le verbe avec aisance et est pourvu d'un sens logique irréprochable, bien qu'il dénonce les excès et la lacune du rationalisme intellectuel érigé en absolu.
1 . Le tuer au sens figuré, bien sûr : car pour devenir soi-même un Bouddha, un Maître, il faut symboliquement " tuer le Maître " en soi, une fois qu'on a intégré les enseignements de ce Maître. On reste sinon un élève, un cela toute sa vie. Mais rares sont ceux qui ont la capacité de " voler de leurs propres ailes ".